Suite au documentaire de Martin Mischi « La voiture électrique, pas si écolo que ça » (ndlr, France5, dimanche 12 Septembre 2014), j’ai interviewé dans un premier temps Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire, lequel dénonce notamment « la captation de sommes publiques incommensurables pour remplacer une voiture polluante (thermique) par une autre voiture polluante (électrique) ». Pour Stéphane Lhomme, « la voiture électrique est une voiture nucléaire » (Lire l’interview ICI).

Afin d’avoir un autre avis pour créer le débat, j’ai demandé à Charlotte de Silguy, spécialiste et ardente protectrice des véhicules électriques, de réagir. Pour cette dernière, « une voiture électrique est moins nucléaire que nos ordinateurs ».

« S’il y a un point sur lequel je suis bien en phase avec Monsieur Lhomme, explique Charlotte de Silguy, c’est sur le manque de rationalité de notre rapport à la mobilité. Nous faisons rouler plus de voitures qu’il n’en faut vraiment et n’utilisons pas assez certains modes parfois beaucoup plus appropriés pour le type de trajets réalisés. Mais soyons confiants. La crise a au moins ceci de positif qu’elle oblige à réfléchir sur ses véritables besoins pour réduire le budget transport. Les vélos fleurissent, les transports en commun ne désemplissent pas et nous marchons davantage. L’autopartage a le vent en poupe, stimulant et stimulé par les véhicules électriques ».

« Je souris quand les voitures électriques sont considérées comme des véhicules nucléaires »

« Je souris quand ces derniers sont considérés comme des véhicules nucléaires, poursuit Charlotte de Silguy. Ceux qui le pensent ont parfois une vue biaisée par leur militantisme « anti », ou parcellaire liée à une méconnaissance de la globalité d’un système énergétique complexe mais passionnant ».

Réagissant au reportage de France5 « La voiture électrique pas si écolo que ça« , Charlotte de Silguy affirme que « selon certaines hypothèses institutionnelles, deux millions de véhicules rouleraient (en France) en 2020 et ne représenteraient alors que 1 % de la consommation d’électricité du pays. Il ne faudra pas de centrale nucléaire supplémentaire pour faire rouler ces véhicules, d’autant que la majorité des recharges se fera la nuit, en période de basse consommation. Les systèmes de charge intelligents et les smartgrids feront le reste ».

Pour Charlotte de Silguy, nos ordinateurs et systèmes électroniques associés sont 12 fois plus énergivores. « Et qui parle d’ordinateurs nucléaires ?« , s’amuse-t-elle. « Par ailleurs, un moteur thermique a un rendement de 12 % à 15 % : il produit surtout de la chaleur alors qu’un moteur électrique a une efficacité énergétique de 95%. En incluant dans le calcul le rendement de nos centrales de production d’électricité, le véhicule électrique a un rendement global deux à trois fois plus élevé. Pour concrétiser les choses, en mettant un litre d’essence pour produire de l’électricité, on fait au moins deux fois plus de kilomètres qu’en mettant ce litre dans une voiture thermique… ».

« Je ne suis ni anti, ni pro nucléaire« , poursuit la spécialiste des voitures électriques. « Je vois juste aujourd’hui que l’urgence est surtout prendre ses distances vis-à-vis de la civilisation du pétrole. Pour des raisons stratégiques, géopolitiques, économiques et environnementales évidentes, et parce qu’elle est beaucoup plus toxique que le nucléaire pour la planète et les humains« .

Pour Charlotte de Silguy, l’enjeu du véhicule électrique va bien au delà du type d’énergie utilisée pour produire de l’électricité. Et même si le combustible était le charbon, les émissions de CO2 induites resteraient inférieures à celles générées par le pétrole sur toute sa chaine de valeur, depuis l’extraction jusqu’à la combustion, en passant par son transport.

« Le véhicule électrique stimule le développement des énergies renouvelables « 

« Et, fait collatéral sympathique, complète Charlotte de Silguy, le véhicule électrique stimule le développement des énergies renouvelables car il implique et accélère les progrès du stockage de l’énergie qui permet d’accumuler des électrons non consommés en dehors des heures de consommation (la nuit par exemple, avec les éoliennes), ou de façon décentralisée avec les stations de charge solaire… Enfin, un minimum de veille sur les développements de nouveaux modes de production d’énergie montre que nous sommes à la veille d’innovations révolutionnaires, avec les nanotechnologies notamment. Ajoutons à ce cocktail l’avènement des smartgrids, l’évolution des comportements et les décisions de collectivités d’interdire le cœur des villes aux véhicules polluants qui ne sauraient tarder« .

Quoi qu’il en soit, si selon certains, la voiture électrique n’est pas propre, « la voiture thermique, elle, est doublement impropre », accuse Charlotte de Silguy. L’avenir nous montrera qu’Elon Musk (PDG de Tesla Motors) avait raison lorsqu’il prophétisa en 2009 : « Un jour, lorsque nous diront à nos petits enfants que jadis nous roulions dans des engins bruyants qui émettaient de la fumée toxique, ils ne nous croiront pas »…

« Ne pas croire au futur et à la pertinence de la voiture électrique en 2014, c’est un peu comme émettre des doutes sur l’avènement d’internet en 1993 quand le Minitel était bien installé », conclut Charlotte de Silguy.

5 COMMENTS

  1. C’est rare de ne pas avoir de discussions hystériques sur ce sujet, merci donc à Charlotte de Silguy pour son argumentation intéressante. Pour autant, je précises quelques éléments :

    – les Syndicats départementaux de l’énergie démarchent en ce moment même d’innombrables communes de France pour qu’elles installent des bornes, mais exclusivement branchées sur le réseau ErDF, à savoir à 75% sur le nucléaire. Il est impossible à une commune d’alimenter sa borne par des sources renouvelables. Ce n’est pas une « erreur », c’est volontaire, délibéré, c’est la puissance du nucléaire en France.

    – la thématique de l' »ordinateur nucléaire » : mon propre ordi est effectivement alimenté à 75% par le nucléaire, mais c’est bien cela que je dénonce et combats. Alors que, comme expliqué ci-dessus, l’installation de bornes pour voitures électriques est délibérément organisée pour renforcer la place du nucléaire.

    – ce que je conteste avant tout, c’est que l’on capte des sommes publiques (qui plus est gigantesques) pour aider le lobby de la voiture, le lobby du nucléaire, et les ménages aisés (99% des acheteurs de voitures électriques). Si l’argent public n’était pas ainsi détourné, je n’irais pas chercher des noises à ceux qui veulent remplacer leur voiture polluante (thermique) par une autre voiture polluante (électrique) : chacun est libre !

    – la comparaison avec le Minitel est absurde. Et encore, on échappe pour une fois aux grottes et à la bougie, merci Charlotte. En réalité, il est légitime, et même indispensable, de questionner tout changement, sans pour autant être un ridicule passéiste. Il y a bien des nouveautés qui sont à rejeter, comme le clonage humain (sauf à multiplier les Charlotte de Silguy, mais une suffit, non ?). Non, tout ce qui déboule n’est pas forcément bien, ou mieux. Oui, il faut trier. Et je maintiens que remplacer une voiture individuelle polluante par un autre voiture individuelle polluante (fut-elle prétendue « moderne », « propre », etc) est absurde.

  2. Salut, en effet j’ai lu un article concernant cela la semaine dernière. On apprend que cette voiture a aussi beaucoup d’inconvénients .

  3. – « Les sommes publiques » ne le sont pas, elles ne viennent pas du contribuable, mais du malus des voitures « polluantes pendant leur utilisation ». Ce Bonus-Malus a été positif, mais actuellement négatif, le bonus devrait donc baisser les prochaines années. A noter: près de 3 millions des habitants d’Ile de France ont consulté leurs médecins à cause de la pollution.

    – Un millions et demi de piscines chauffantes ornent la France. Chaque piscine consomme (environ) l’équivalent énergétique d’un véhicule électrique en 1 an. L’éclairage publique nocturne consomme des mégawatts. Remplacer les ampoules à incandescence par des LED est source d’économies en énergie et financièrement (Pour exemple: l’éclairage de Los Angeles consomme 65 millions de Kwh/an, le passage aux LED ferait faire une économie de 8 millions d’Euros) …

    Ma question: Pourquoi s’en prendre uniquement aux véhicules électriques ? Cette « attaque » ciblée me fait penser que « l’Observatoire du Nucléaire » n’est qu’un prétexte, et que la vraie raison serait une peur des Pétroliers face aux VE. Mais je peux me tromper !

  4. PS: Des responsables d’ERDF viennent de confirmer que l’on pourrait faire circuler un million de VE, sans changer les infrastructures fournissant de l’électricité. Donc, sans construire de nouvelles centrales nucléaires !

  5. « Pour autant, je précises quelques éléments : »

    Votre commentaire n’est qu’une répétition des « arguments » que l’article s’efforce de réfuter. Les répéter ne les rendra pas justes.

    Un tel raisonnement ne peut dans tous les cas pas se baser sur les raccourcis dont vous semblez friand : s’opposer au nucléaire est une chose, s’opposer à l’électricité une autre. La Chine vous tend les bras si vous préférez un pays où l’électricité est produite en majorité à partir de charbon, où les énergies renouvelables mettront encore plus de temps à s’imposer, et où vous pouvez juger de la quantité de pollution dans l’air à l’oeil nu.

    Comme le dit Charlotte de Silguy, le sujet du système énergétique est « complexe mais passionnant ». On ne peut pas passer au « tout renouvelable » du jour au lendemain. Le nucléaire permet une production électrique régulière de fond, peu importe les conditions climatiques, dont les énergies renouvelables dépendent par contre énormément. Puisque la production d’électricité depuis des sources renouvelables n’est pas constante, il faut aussi la stocker. Le basculement du « majoritairement nucléaire » au « majoritairement renouvelable » va se faire, mais en douceur, en laissant le temps à toutes les technologies de stockage, de production et de transport de l’électricité de se développer. Patience.

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