La planète se réchauffe. Et l’une des fautives est garée devant chez nous : la voiture. Les 30% de CO2 émis par les transports ont évidemment une influence sur les changements climatiques. Pour les pouvoirs publics comme pour les industriels, l’une des solutions pourrait être la voiture électrique. D’après un sondage réalisé par le blog CharlotteAuVolant auprès de 1000 personnes au mois d’Août 2019, il s’avère que seulement 34% des consommateurs pensent que la voiture électrique, c’est l’avenir. Pour obtenir un éclairage supplémentaire, j’ai décidé d’interviewer Jean-Luc Moreau qui anime le week-end des Experts sur RMC.

voiture électrique
JEAN-LUC MOREAU : « Refuser la voiture électrique, c’est en quelque sorte refuser le progrès »

D’après un récent sondage CharlotteAuVolant (échantillon 1000 personnes hommes/femmes), seulement 34% de consommateurs pensent que la voiture électrique a un avenir. Comprenez-vous leurs réserves ?

JL Moreau – Tout d’abord ce chiffre semble beaucoup plus réaliste que les 70 % à 80 % de « clients prêts à passer à la voiture électrique » qui sont habituellement annoncés par les instituts de sondage. En effet, la voiture électrique n’a pas vocation à remplacer tous les véhicules existants. C’est une énergie alternative qui a pour le moment sa place pour des trajets donnés dont on connaît le kilométrage. Cependant, imaginer qu’elle n’a pas d’avenir est une grosse erreur. Tout d’abord parce que les progrès technologiques sont extrêmement rapides. Une voiture électrique capable de faire 1000 km et de se recharger en moins de 15 minutes n’est plus de la science-fiction. Il est probable que dans 25 ans la grande majorité des voitures vendues soit électrique ou du moins électrifiée. Refuser la voiture électrique, c’est en quelque sorte refuser le progrès.

Depuis 2 ans, les ventes mondiales reculent. Sauf pour les voitures électriques qui ne représentent, malgré tout, que 3% des ventes de véhicules neufs. Est-ce toujours une niche ?

Non, on peut d’ores et déjà considérer que le marché de la voiture électrique n’est plus une niche. Un seul exemple suffit à le démontrer : Volkswagen espère vendre 1 million de véhicules électriques en 2025. 27 modèles du groupe seront totalement électriques à cette date. Ceux qui trouvent que le marché peine à décoller devraient jeter un œil sur les ventes des hybrides Toyota. Au départ, en 1997, il s’est vendu 300 Prius. Il a fallu 10 ans pour que le marché décolle et 14 ans pour franchir la barre des 1 million d’unités vendues. Aujourd’hui la progression est exponentielle. Les hybrides représentent 65 % des ventes de Toyota

La multiplication des modèles (Zoé, e 208, Honda e) est-elle un gage de réussites ?

La multiplication des modèles est une nécessité absolue. En effet, on parle beaucoup de voitures électriques depuis une dizaine d’années mais le nombre de modèles présents sur le marché était, jusqu’alors, extrêmement faible. Si l’on excepte les Tesla très exclusives il n’y a pas plus de 10 voitures électriques dignes de ce nom en vente en France en 2019. L’arrivée d’offres alternatives va doper ce marché, d’autant que les nouvelles venues offrent des performances et des autonomies supérieures pour des prix pas plus élevés.

 Au passage, quel est votre modèle préféré du moment ?

Si on laisse le budget de côté, mon choix se porterait sur une Tesla 3 « long range » avec une autonomie de 560 km selon le cycle WLTP. En étant plus raisonnable, le Kia e-Nero démontre avec éclat que le véhicule électrique n’est pas un renoncement. Avec lui, la famille ne renonce pas aux aspects pratiques, au confort ou à l’habitabilité. Le conducteur ne renonce pas non plus au plaisir de conduite ni aux performances, au contraire ! Pas besoin non plus de grever son budget par rapport à la version hybride rechargeable grâce au bonus écologique. Enfin, avec de 270 km (autoroute) à 600 km (ville) d’autonomie et de la charge ultrarapide, on ne renoncera pas non plus à la très grande majorité des trajets. Enfin, si j’avais besoin d’une voiture plus petite, la nouvelle Renault Zoé a gommé pratiquement tous les défauts de la première génération : elle prend de la charge rapide en courant continu 50 kW (en option), elle est plus nerveuse, plus confortable, plus silencieuse et offre une autonomie largement suffisante de 340 km réels sur route.

Le prix des voitures électriques reste élevé. C’est un sacré frein…

Si l’on compare à puissance égale et équipement équivalent, le prix des voitures électriques n’est pas si élevé que ça. Prenez par exemple le Kia e-Nero. Avec le bonus écologique, il est moins cher que la version hybride rechargeable et presque au même prix que la version hybride qui est pourtant beaucoup moins puissante et bien moins performante. Volkswagen vient aussi de baisser spectaculairement le prix de la e-Golf (-8500 euros). Une Golf essence 1.5 TSI 130 ch. Confortline coûte 29 280 euros quand la version électrique (136 ch.) s’affiche, bonus déduit, à 27 950 euros avec un équipement supérieur ! Certes elle ne peut parcourir que 231 km selon le cycle WLTP. Mais qui fait plus de 200 km par jour ? Globalement, le prix des voitures électriques est à la baisse. La nouvelle Renault Zoé l’illustre également puisque malgré tous ses progrès, son tarif en location (80 % des clients) est très légèrement inférieur à celui de la version précédente.

Quel est le public idéal pour acheter une électrique ?

 Contrairement à une idée reçue, la voiture électrique ne s’adresse pas, pour l’instant, aux citadins qui habitent en copropriété. Pour débloquer ce marché, il faudra une réglementation qui oblige les syndics à accepter l’installation d’une borne de recharge sans avoir besoin de passer par la case « assemblée générale ». Les plus électro-compatibles sont ceux qui habitent en périphérie des grandes villes ou à la campagne dans des maisons individuelles où il est facile d’installer une borne de recharge. Lorsqu’on parcourt moins de 200 km par jour c’est même une solution idéale puisqu’il n’y a pas besoin de faire un détour par la station-service et que le coût kilométrique est plus faible que celui des meilleures voitures thermiques.

Les bornes. Où en sommes-nous ?

C’est vraiment le point qui coince. Au-delà du nombre de bornes installées, domaine où la France fait plutôt bonne figure, c’est leur accessibilité et leur technologie qui pose problème. Tout d’abord, la France a longtemps privilégié la charge lente en voirie. Or, vouloir charger une Tesla avec une batterie de 100 kWh sur une ancienne borne Autolib qui délivre 3,7 kW est une hérésie. Il va falloir rétrofiter toutes ces bornes en 22 kW, ce qui va coûter une fortune. Au chapitre des mauvais choix, il va également falloir remplacer toutes les prises de type 3 qui ont été installés en France par des prises de type 2, le standard européen. Avec, là encore, un coût considérable et inutile ! La France possède aussi un nombre important de bornes de charge semi-rapides en 22 kW AC. Or, seuls les Renault Zoé peuvent profiter de la pleine puissance de ces installations… Encore un beau gâchis ! Enfin, et là ça devient ubuesque, il faut se balader avec un nombre conséquent de cartes d’abonnement si l’on veut pouvoir se brancher partout. Il est temps de siffler la fin de la récréation et d’installer des lecteurs de cartes de crédit sur les bornes de charge !

Paris-Marseille en voiture électrique sans s’arrêter plus d’une heure pour recharger, c’est pour bientôt ?

Les voitures électriques les plus récentes acceptent une puissance de charge qui peut aller jusqu’à 150 kW. Demain, les coréens proposeront des modèles avec des batteries qui pourront accepter jusqu’à 300 kW. En d’autres termes ça signifie qu’on pourra récupérer 500 km d’autonomie en 20 minutes… À condition que des bornes de charge ultrarapide soient présentes sur le bord des routes, ce qui n’est pas gagné vu la politique actuelle. Pourtant la solution existe il suffirait d’installer des stations-services électriques équipées de batteries tampon stockant de l’électricité renouvelable (solaire ou éolienne). 

La voiture électrique est-elle vraiment écolo ?

Je ne comprends pas ce débat-là ! Quel que soit le cas de figure, une voiture électrique est toujours beaucoup plus propre qu’une voiture thermique. Son bilan carbone est meilleur dans tous les cas, même avec de l’électricité produite à partir de charbon en Pologne. Tout simplement parce que sur une voiture électrique on comptabilise réellement l’énergie consommée alors que sur un véhicule thermique on oublie le recours à des pétroles non conventionnels, au raffinage des coupes lourdes pour faire du gazole, au transport routier du carburant et aux mensonges des constructeurs en matière d’émissions de gaz à effet de serre. Car au-delà des émissions de CO2 de nos voitures essence ou diesel (largement sous-évaluées) les véhicules thermiques sont responsables d’autres émissions de gaz à effet de serre. Il y a du protoxyde d’azote qui sort des pots d’échappement (300 fois le potentiel de réchauffement global du CO2) et les oxydes d’azote et les hydrocarbures imbrûlés sont responsables de la formation de l’ozone, lui aussi un puissant gaz à effet de serre. Enfin, lorsqu’on parle de pollution, la vraie, celle qui tue, un véhicule électrique est 8 fois moins impactant qu’un véhicule thermique. Alors, certes, la voiture électrique n’est pas zéro pollution comme certains constructeurs ont cherché à nous le faire croire, mais elle est bien plus vertueuse que tous les autres modes de propulsion. 

En ce qui concerne la production du véhicule, rappelez-vous qu’il y a 10 ans on nous avait prédit une pénurie de lithium. Or, aujourd’hui, la production est excédentaire et les prix se sont écroulés… Certes, l’extraction du cobalt pose un vrai problème environnemental mais les fabricants de batteries ont déjà divisé par deux la quantité de cobalt utilisée dans les chimies actuelles, et elle sera encore divisée par deux à partir de 2021 pour finir par être nulle à l’horizon 2030.

Enfin, certains s’inquiètent du recyclage et de l’absence de filière. La raison est simple : pour le moment il n’y a pas de batteries à recycler ! Leur durée de vie est d’une quinzaine d’années dans une voiture et elle sera encore d’au moins de 10 ans dans une 2e vie pour le stockage des énergies renouvelables. Ensuite, on pourra parler de recyclage et on sait déjà récupérer, aujourd’hui, 95 % des éléments qui constituent une batterie lithium ion.

 Quelle sera la clef du succès d’après vous ?

La voiture électrique prendra son réel essor lorsqu’elle pourra remplacer le premier véhicule d’une famille. Aujourd’hui, elle est capable de remplir 95 % des usages mais ne peut pas, par exemple, vous emmener en vacances si vous partez loin. La charge ultrarapide lèvera ce handicap si des décisions politiques sont prises dans ce sens. Même chose pour le paiement sur les bornes de recharge ou pour l’installation des prises dans les copropriétés : il faut que l’État tape du poing sur la table ! Les intérêts individuels vont à l’encontre de l’intérêt collectif. Il faut agir vite ! De leur côté, les constructeurs semblent avoir compris qu’ils n’auront pas d’avenir s’ils ne prennent pas le virage de l’électrique. Bon gré mal gré, ils vont donc proposer de plus en plus de modèles à des prix de plus en plus accessibles en jouant sur l’effet d’échelle. 

Le succès passe aussi par l’expérience de la conduite. Demandez à ceux qui roulent en Tesla s’ils reprendraient leurs Audi, Mercedes ou BMW ? Et l’exemple est également valable pour ceux qui roulent en Renault Zoé. Ils sont 98 % à déclarer ne pas vouloir reprendre un véhicule thermique à l’avenir.