Ce 8 octobre 2026, je suis allée au vernissage de l’exposition « Jean Marquis, arpenteur du quotidien », à la galerie Roger-Viollet, à Paris. Une occasion de découvrir le regard d’une figure de la photographie de reportage en noir et blanc de l’après-guerre, sur les célébrités comme sur les anonymes. Mais aussi d’écouter Françoise Denoyelle, historienne de la photographie, et Isabelle Marquis Baudoin, sa fille qui s’attache à faire rayonner son oeuvre.

Jean Marquis. Autoportrait

Par Anne-Charlotte Laugier — Charlotte tout court

J’aime ces rendez-vous où l’on vient découvrir des images et où les paroles échangées donnent envie de les regarder autrement. Ce 8 octobre 2026, j’ai assisté, en tant que journaliste, au vernissage de l’exposition consacrée à Jean Marquis à la galerie Roger-Viollet.

Isabelle Marquis Baudoin, fille de Jean Marquis, au vernissage de l’exposition à la galerie Roger-Viollet, le 8 octobre 2026.
Isabelle Marquis Baudoin, fille de Jean Marquis, au vernissage de l’exposition à la galerie Roger-Viollet, le 8 octobre 2026.

« Arpenteur du quotidien » : le titre donne déjà une belle piste pour entrer dans son univers. Photographier les gens, leurs gestes, leur travail, leurs luttes. Aller à leur rencontre. Et, à travers eux, raconter une époque.

Avec cette exposition, j’avais aussi deux voix à écouter : celle de Françoise Denoyelle, qui replace son œuvre dans l’Histoire de la photographie, et celle d’Isabelle Marquis Baudoin, qui en éclaire certains épisodes à travers les souvenirs de son père.

Des stars, oui. Mais aussi tous les autres

Ce qui m’intéresse dans ce regard, c’est la place accordée aux personnes que l’on ne connaît pas. Des paysages et des hommes anonymes que Jean Marquis, de sa patte de photographe humaniste et engagé sublimait.

Comme il a sublimé dans ses portraits Alberto Giacometti, François Truffaut, Jean Renoir, Françoise Sagan, Luchino Visconti, mais encore De Gaulle ou Mendès-France..

Françoise Denoyelle insiste sur ce point : « Réduire ces photographes à des témoins de la misère serait passer à côté d’une partie de leur travail. Ils racontent également la France des Trente Glorieuses, celle qui s’industrialise et se transforme« .

J’y vois une bonne raison de prendre son temps devant les images. Une photographie peut retenir notre attention par un visage ou une lumière, puis nous raconter bien davantage : un métier, une condition de vie, un monde en train de changer.

On pense naturellement à Robert Doisneau ou à Willy Ronis, ces photographes qui ont donné leurs lettres de noblesse aux scènes les plus ordinaires. Mais Jean Marquis possède sa propre écriture : une attention aux gestes, aux lumières, aux corps au travail, et cette manière de composer ses images sans jamais faire disparaître l’humain derrière le décor.

À travers ces regards se dessine aussi une certaine histoire de la photographie française, celle d’un pays qui change de visage et dont les photographes deviennent, parfois malgré eux, les archivistes sensibles.

Écouter une historienne quand on est journaliste

En écoutant Françoise Denoyelle, je retrouve aussi des questions qui touchent à mon propre métier. Derrière les photographies aujourd’hui exposées, il y avait des commandes, des rédactions, des délais et la nécessité de gagner sa vie.

Françoise Denoyelle, Historienne de la photographie

Elle rappelle combien « le travail indépendant était exigeant. Trouver des clients, proposer ses images, partir en reportage, développer les films, réaliser les tirages, puis les apporter aux journaux : le photographe devait assumer toutes ces étapes« .

Cette réalité me paraît essentielle pour regarder l’œuvre de Jean Marquis. Il ne travaillait pas dans une bulle. Ses images naissaient aussi de rencontres professionnelles et de collaborations avec des journalistes.

Isabelle Marquis Baudoin évoque ces situations où son père photographiait une personnalité pendant un entretien. Sa fille décrit : « Le journaliste posait ses questions ; lui devait trouver son image, avec la lumière disponible et le temps qu’on lui accordait« . Cela donne envie de regarder ses portraits en pensant à ce qui se passait autour du cadre.

Robert Capa, celui par qui tout commence

Avant de devenir photographe, Jean Marquis se destinait au théâtre. Né le 28 février 1926 à Armentières, il s’installe à Paris en 1949, où sa rencontre avec Robert Capa, cousin de son épouse Susie Fischer, va changer le cours de sa vie.

Capa, figure légendaire du reportage de guerre, cofondateur de l’agence Magnum en 1947 avec notamment Henri Cartier-Bresson et David Seymour, décèle chez lui un regard. Il l’encourage à se tourner vers la photographie et l’oriente vers le laboratoire de Pierre Gassmann, où Marquis apprend le métier au contact des images des plus grands.

En 1953, Jean Marquis rejoint Magnum, cette agence qui défend une idée alors essentielle : permettre aux photographes de conserver la maîtrise de leurs images et de leurs choix éditoriaux.

Il y a quelque chose d’assez fascinant dans cette filiation. Capa avait photographié les guerres d’Espagne et le débarquement de Normandie ; Marquis allait, lui, s’attacher aussi aux gestes ordinaires, aux ouvriers, aux campagnes et aux transformations de la société. Deux regards différents, mais une même conviction : la photographie raconte l’Histoire à hauteur d’homme.

Jean Marquis, de Magnum à l’indépendance

Magnum fait rêver. Le nom évoque immédiatement de grands photographes et des images devenues célèbres. Françoise Denoyelle rappelle pourtant que l’agence avait aussi ses difficultés, ses moyens limités et ses fortes personnalités.

La présence de la fille de Jean Marquis apporte ici une précision précieuse. Selon les souvenirs qu’il lui avait confiés, son départ de Magnum avait été un choix personnel, effectué en bons termes. Henri Cartier-Bresson aurait même souhaité le retenir.

Je trouve intéressant que la mémoire familiale vienne ainsi compléter l’histoire d’une agence. Elle permet de remettre une personne et ses décisions derrière un nom prestigieux.

La Corrèze, ou l’envie de revenir

Un récit d’Isabelle Marquis Baudoin donne particulièrement à réfléchir sur la façon dont un sujet peut naître. Au cours d’un déplacement avec un journaliste, son père découvre un univers rural en Corrèze, notamment un artisan sabotier qui fabrique aussi son pain.

Il sent que ce monde est menacé de disparition. Alors il revient, pendant plusieurs années, pour le photographier.

Cette histoire rejoint ce que j’aime dans le reportage : une rencontre peut ouvrir une porte que l’on n’avait pas prévu de pousser. Encore faut-il y prêter attention, puis lui consacrer du temps.

Pourquoi aller voir l’exposition Jean Marquis ?

Jean Marquis, autoportrait dans le vestiaire de la mine de Merlebach, après la remontée, lors d’un reportage pour Science et Vie, 1958.

Disparu le 2 septembre 2019, à 93 ans, Jean Marquis aurait eu cent ans cette année. Cette rétrospective prend ainsi une résonance particulière. Elle rappelle combien la mémoire photographique dépend aussi de celles et ceux qui la préservent, la documentent et la transmettent.

À travers l’engagement d’Isabelle Marquis Baudoin, sa fille, c’est tout un regard sur le XXe siècle qui continue de vivre. Car une photographie ne s’arrête pas au moment où elle est prise. Elle poursuit son histoire à travers ceux qui la regardent, des décennies plus tard.

Pour découvrir une œuvre qui traverse le travail, la campagne, les personnalités publiques et les événements de l’Histoire. Mais aussi pour regarder comment un photographe fait exister les personnes dans ses images.

Le vernissage m’a permis d’entendre ce que les photographies ne racontent pas seules : les conditions du métier, les choix d’un parcours, les souvenirs transmis par une fille et le travail nécessaire pour faire redécouvrir une œuvre.

C’est cette rencontre entre les images et les récits que j’avais envie de partager ici. Dans la rubrique Culture de Charlotte tout court, la photographie a toute sa place : elle nous invite à regarder, mais aussi à rencontrer.

Pour y aller

Jean Marquis, arpenteur du quotidien.
Photographies 1951–1983
Du 8 octobre 2026 au 23 janvier 2027
Galerie Roger-Viollet, 6 rue de Seine, 75006 Paris
Du mardi au samedi, de 11 h à 19 h
Site de la galerie Roger-Viollet